Les extensions NBA sont souvent un sujet clivant, surtout quand elles concernent des joueurs encore en contrat rookie. Lors de la reprise NBA, il est fréquent de voir de jeunes joueurs, comme Jordan Poole ce soir, obtenir leur futur contrat max 1 saison à l’avance, pour sécuriser la saison en cours et en prime, payer un petit peu moins. Hier soir, l’arrière des Warriors a obtenu un contrat autour de 140M sur 4 ans.
Comme souvent, toutes sortes de réactions se sont étalées sur les réseaux. Pourtant, 35M par an pour Jordan Poole : est-ce si choquant ? Si vous faites partie des étonnés, voici quelques précisions qui pourraient vous faire changer d’avis.
Jordan Poole, un potentiel de star ?
Nombreuses sont les franchises à proposer à leurs rookies une prolongation avant le début de leur 4eme saison. Pour les joueurs qui se révèlent dès leur saison rookie, cela fait presque office d’évidence : qui pourrait reprocher aux Dallas Mavericks de prolonger Luka Doncic, candidat MVP depuis sa saison sophomore, en amont de sa 4e saison ?
Pour d’autres joueurs, la manœuvre est un peu plus délicate. C’est évidemment le cas de Jordan Poole, puisque si ce dernier a progressé chaque saison depuis sa draft, il n’a vraiment connu une explosion que la saison passée. Pour le grand public, cela veut dire qu’une franchise a choisi de parier une partie de son avenir sur un échantillon assez faible. En outre, les montants des contrats font que ces jeunes joueurs peuvent gagner des contrats équivalents à certaines superstars bien établies qui ont obtenu des prolongations il y a quelques années. Mais avant d’entrer plus en détail dans la partie contractuelle, quid de Jordan Poole, le joueur ?
Des qualités qui ne s’apprennent pas
Dans le sport, il existe toujours cette difficulté à différencier ce qui vient de l’acquis de ce qui vient de l’inné. Certains joueur sont des shooteurs naturels, d’autres progressent à force de travail et compensent ainsi l’écart naturel avec leurs confrères. Certains joueurs sont des athlètes hors normes, comme Zion ou LeBron, et ça, cela ne s’apprend pas.
Dans le cas de Poole, ce qui ne s’apprend pas, c’est ce premier pas. Parfois, certains joueurs qui paraissent exceptionnels à leur draft manquent d’un petit truc pour vraiment dominer en NBA. Souvent, ce qui leur manque, c’est la capacité à déposer leur adversaire par un premier pas dévastateur. Être capable de produire une accélération brutale même à l’arrêt, cela veut dire forcer des aides, cela veut dire s’ouvrir le chemin vers la raquette, cela veut dire devenir une menace dans la zone la plus rentable de la ligue : sous l’arceau. Dans un article précédent, je parlais de l’absence de ce premier pas chez D’angelo Russell, qui limitait fortement son plafond.
Chez Jordan Poole, ce premier pas est là. C’est un pouvoir dévastateur, surtout quand on apprend à l’utiliser et qu’on devient suffisamment bon à la finition pour en tirer pleinement profit. En cela, il est unique chez les Warriors. Curry ne l’a pas, Thompson n’est pas un ball handler. La franchise a réussi à dominer autrement, certes, mais la signature de Kevin Durant en 2016 permettait aux Dubs de combler cette lacune et de réellement devenir inarrêtable.
En combinant ce premier pas dévastateur avec une capacité à accélérer et décélérer à souhait, il a construit en 3 années dans la ligue un profil critique dans le succès d’une équipe, et laissé vacant aux Warriors depuis le départ de KD. Une mise en image ?
Une menace aux trois niveaux
Il y a quelques temps, j’écrivais sur la manière par laquelle Zach LaVine était passé dans une autre dimension en devenant une menace aux 3 niveaux (raquette, mi-distance, 3pts). Si la ligue a eu tendance à se polariser entre les deux zones les plus efficaces (raquette, 3pts), la mi-distance est devenue une zone de spécialiste et un atout fantastique pour casser les schémas défensifs adverses. Soyez très fort dans une zone où les équipes ont tendance à vouloir vous pousser à shooter, et vous devenez un véritable casse-tête pour les coachs et les défenseurs assignés.
En digne membre des Warriors, Poole possède le shoot à 3pts et a appris à se mouvoir sans ballon pour être une menace permanente. Nous le disions précédemment, il a également construit autour de son premier pas et de son équilibre pour jouer à souhait avec les défenseurs et devenir une menace de poids sous le cercle. Sauf qu’en plus de cela, il a émergé très rapidement comme une menace digne d’inquiéter les coaching staffs adverses par son tir à mi-distance.
Vous le sentez là, le rôle de plus en plus KDesque qu’il possède pour cette franchise ?
Alors, vous me direz, mais dans les chiffres, ça donne quoi ? Pour vous aider à vous projeter, une comparaison avec la meilleure saison de Kevin Durant aux Warriors (28 ans) et donc dans son (interminable) prime.
Joueur | % sous l’arceau | % mi-distance | % à 3pts | Tirs tentés pour 100 poss | Lancers francs pour 100 poss |
Jordan Poole (21-22) | 66% | 45% | 37% | 22,6 | 5,7 |
Kevin Durant (16-17) | 78% | 49% | 38% | 23,4 | 8,9 |
A seulement 23 ans, dans sa première saison avec de hautes responsabilités, il tient la dragée haute en termes d’efficacité à l’un des meilleurs scoreurs de l’histoire de ce jeu. Bien sûr, on peut toujours penser que cela se compliquera maintenant qu’il est identifié comme une menace de premier ordre et si l’on veut voir le verre à moitié vide. Si on veut le voir à moitié plein, on peut se dire qu’il n’a que 23 ans et pourrait encore progresser dans sa faculté à créer le contact et obtenir des fautes, et que son shoot n’a cessé de progresser et pourrait franchir encore plusieurs pas. Et ça, c’est effrayant. Un tir d’autant plus insoluble pour l’adversaire qu’il n’est pas, à l’instar d’autres spécialistes, limité au catch & shoot.
En effet, Jordan Poole possède un précieux atout, le pull-up shoot. A mi-distance comme à 3pts. Et ça, comme expliqué dans cet article sur le “pull-up 3“, c’est un game changer absolu. Image :
Une dernière raison de trouver son profil enthousiasmant ? Certains joueurs qui possèdent un tir effrayant et des aptitudes à attaquer le cercle sont parfois freinés par un élément crucial du basketball : le maniement du ballon (handle). C’est le cas par exemple (en mon sens) de joueurs comme Paul George qui a toujours été limité par un handle inférieur à d’autres stars de la ligue, ou pour un prospect plus récent : Michael Porter Jr qui de fait repose énormément sur son activité sans ballon et son sens du rebond.
Là encore, Jordan Poole se montre très excitant. Et on pourrait bien sûr partager de multiples vidéos d’actions d’éclats, mais quoi de mieux que cette vidéo d’une action qui symbolise à elle-seule son handle, sa créativité et le niveau de dangerosité qu’il apporte aux Golden States Warriors balle en main :
En quelques stats, quelques vidéos, j’ai essayé de vous expliquer en quoi la panoplie de Jordan Poole justifiait qu’une franchise mette le pactole pour conserver ses services, après une seule saison de haute volée à son actif. Plus qu’un profil indispensable aux côtés de Curry, Thompson, Wiggins et Green, il possède le talent pour justifier l’investissement réalisé par la franchise à plus long terme. Bien sûr, c’est toujours plus dur à percevoir chez un joueur drafté loin au premier tour et qui de fait, a dû batailler et progresser rapidement pour s’imposer dans la rotation. Mais si vous voulez une dernière preuve de son évolution, voici la trajectoire du joueur en termes de minutage, d’Usage rate (part des actions qui se terminent sur un tir, un lancer franc ou une perte de balle sur le total de l’équipe) et d’efficacité globale (PSA) :
En d’autres termes, l’arrière doit continuer sa progression, voire produire encore plus fort pour vraiment convaincre une partie du public. Mais entre son handle, sa dangerosité aux 3 niveaux et ses qualités athlétiques indéniables, il avait tout pour séduire la caste un peu plus nerd du basketball, déjà acquise à sa cause depuis sa saison sophomore.
Une décision qui fait sens point de vue business
Si j’ai tenté de prouver à quel point il était indispensable à son équipe et à quel point son potentiel était élevé, il convient de rappeler qu’un des points qui a étonné les fans est le montant du contrat. 140M sur 4 ans, soit environ 35M par an, un contrat d’un montant équivalent à celui, par exemple, d’un James Harden MVP 2018 et prétendant majeur pendant 5 à 6 saisons consécutives). Bien sûr, on pourrait arguer que l’un est une star sur la pente descendante à 33 ans, tandis que l’autre est un potentiel de premier ordre. Mais au-delà de ces arguments, il est nécessaire de rappeler qu’un contrat s’évalue en fonction de l’environnement et son actualité (de la NBA donc), et de celle de la franchise (Golden State, dans ce cas).
Une NBA en renégociation
Si Jordan Poole a signé son contrat le 15 octobre 2022, il convient dans un premier temps de rappeler qu’il ne débutera que pour la saison 2023-2024. Or, à ce moment-là, la NBA aura plusieurs échéances critiques qui vont largement impacter le salary cap de l’équipe. Quelques rappels ici pour comprendre ce qui va suivre :
- Le salary cap est le montant limite théorique auquel les franchises NBA sont autorisées à payer le joueur. Il est calculé en fonction des revenus de la ligue et augmente donc à chaque fois que la NBA accroît ses revenus. C’est un cap théorique puisqu’il peut être dépassé dans de multiples cas est en fait composé de 3 couches : le salary cap (limite dépassable grâce à des exceptions, une zone intermédiaire et la luxury tax (sanction économique pour décourager les équipes de posséder un effectif trop cher, trop longtemps).
- La luxury tax est une spécificité NBA. En effet, là où les autres ligues américaines possèdent un hard cap (montant qu’il est impossible de dépasser), la NBA possède un soft cap dépassable en contre-partie d’une sanction économique qui se multiplie si les équipes restent plusieurs saisons consécutives dans cette zone. Autrement dit, seules les équipes très fortunées et rentables peuvent se le permettre… si le propriétaire y consent.
- Le calcul du salary cap se fait en fonction des revenus de la ligue, dans le CBA (Collective Bargaining Agreement) actuel, celui-ci représente 44,74% des revenus de la ligue divisé par le nombre d’équipes (30 en l’état actuel).
- Le CBA est un contrat qui lie la ligue, les propriétaires de franchises et le syndicat des joueurs et est renégocié à intervalles réguliers.
Cette base en tête, il convient de comprendre que la NBA arrive à un moment crucial de son fonctionnement :
- En 2023-2024, la ligue, les propriétaires et le syndicat des joueurs doivent s’entendre sur un nouveau CBA. Tandis que les propriétaires chercheront à regagner du pouvoir sur les joueurs, les joueurs chercheront eux à augmenter les 44,74% qui leurs sont alloués en contrat via le salary cap. Celui-ci pourrait donc naturellement augmenter la saison suivante…
- En 2024-205, la NBA doit renégocier le montant de ses contrats TV. Et c’est là que tous les contrats signés avant cette date pourraient devenir faméliques. En effet, à l’heure actuelle, la ligue perçoit 2,6Milliards par an en échange de ses droits de diffusion via un contrat de 24 Milliards de dollars sur 9 ans. A ce stade, la NBA réclame 75Milliards de dollars sur 9 ans pour ses droits de diffusions. Une hausse impressionnante qui pourrait, selon les observateurs aboutir à un accord final entre cette somme ou un plus modeste 70,5Milliards. Soit un passage de 2,6MM par an vers 7 à 8MM par an.
Vous l’aurez donc compris, il est possible que les revenus de la ligue explosent littéralement en l’espace de 2 ans. D’un côté, un salary cap qui s’approchera doucement des 50% des revenus de la ligue d’un CBA à l’autre, tandis que les droits TV vont probablement tripler d’une année à l’autre. Le salary cap estimé pour la saison 2025-2026 est supérieur à 170M de dollars contre 123 cette saison. Puisque les prédictions semblent fiables, voici la différence entre la place prise par Jordan Poole dans un salary cap :
- En 2023-2024 : 28,5%
- En 2025-2026 : 20,3%
Autrement dit, un joueur comme Jordan Poole dont le contrat démarre l’an prochain, ne représentera plus que 20% d’un salary cap dans quelques saisons, sachant que les équipes peuvent aisément le dépasser. Est-ce que cela semble toujours aussi incohérent pour le joueur décrit si dessous et d’à peine 23 ans ?
Des Golden State Warriors prêts à dépenser
Si la ligue fait au mieux pour redistribuer les revenus entre les franchises, toujours est-il qu’il existe forcément des inégalités : entre les revenus générés et entre la fortune personnelle des propriétaires.
Dans cette matrice, les Golden State Warriors font partie, à l’instar des Los Angeles Lakers des franchises qui ne regardent pas à la dépense et n’ont pas peur de payer la luxury tax. Pour illustration, voici l’estimation proposée par Sportrac des montants de luxury tax payés par les franchises NBA. Les Warriors sont en tête, même s’ils n’ont pas l’effectif le plus cher de la ligue (détenu par Los Angeles Clippers). Mais étant passé depuis plus longtemps au dessus, ils sont donc les plus fortement sanctionnés par la luxury tax.
Seules 10 franchises l’ont payé l’an passé et le montant de celle des Warriors est 100 fois supérieur à celui des 10e (Sixers) et 10 fois supérieur à celui des 9eme (Nuggets) :
Dès lors, il faut comprendre que Golden State évolue depuis longtemps au-dessus du salary cap, de la luxury tax et qu’ils sont prêts à payer des taxes pharaoniques dans le but de rester compétitifs et de ne rien gâcher des années de leur trio magique : Stephen Curry, Klay Thompson, Draymond Green.
Puisque nous avons parlé en préambule de sa marge de progression et de son profil indispensable pour accroître les chances de titres de la franchise, tout cela semble finalement être une simple formalité. Car non seulement il est un besoin maintenant, mais il peut aussi devenir une pièce maîtresse de demain et de la transition qui devra se faire lors du déclin, malheureusement inexorable, de la génération Curry.
Or, il faut bien comprendre, qu’entre la domination sportive de l’équipe depuis 2015, la vague de popularité que cela confère, le déménagement à San Francisco et la compétitivité longue durée des Golden State Warriors, la franchise est devenue l’une des plus profitables de la ligue. Le prix moyen des billets augmente chaque saison, la franchise est apparue 6 fois en Playoffs sur les 8 dernières saisons et a fait…. 6 finales, elle fait salle comble chaque match de l’année et est sur un des marchés les plus bankables de la ligue.
En somme, signer Jordan Poole était une formalité !
PS : à noter qu’avec la prolongation d’Andrew Wiggins, qui a suivi la rédaction de cet article, le montant de la luxury tax des Warriors pour la saison 2023-2024 atteindra 482M de dollars. De quoi pousser la franchise à dégraisser l’an prochain ? Peut-être.
Conclusion
La prolongation de Jordan Poole était la parfaite occasion de parler des qualités actuelles et du potentiel qui reste à explorer pour l’arrière. Talent de premier ordre, il a toutes les cartes en main pour justifier son contrat par son talent individuel et pour l’importance de son profil au sein des Warriors.
Mais surtout, c’était l’opportunité de rappeler qu’un contrat NBA ne se juge pas qu’à l’impression du moment, mais également à l’environnement global :
- Les besoins de l’équipe
- L’évolution des recettes de la ligue et de la part des revenus alloués aux joueurs
- La faculté du propriétaire à accepter et affronter la luxury tax
Ainsi, nous pouvons conclure en rappelant ce que nous avons déjà vécus : en 2015, les contrats maximums qui nous paraissaient exorbitants sont devenus de bonnes affaires avec la renégociation des droits TV de 2016. Aussi, alors que le montant des susdits droits TV pourraient tripler, ne perdons pas de vue que les plus gros contrats signés cet été pourraient devenir d’excellents contrats en 2025.